25.
Je passai la matinée du samedi à Sutton Place dans la chambre de Mack. Je ne dirais pas qu’il y régnait une atmosphère crépusculaire, mais je sais qu’elle n’évoquait plus sa présence pour moi. Quelques jours après la disparition de Mack, mon père avait fouillé son bureau de fond en comble, espérant découvrir un indice sur l’endroit où il se trouvait, mais il n’y avait trouvé que les signes habituels d’une vie d’étudiant – des notes de préparation d’examens, des cartes postales, du papier à lettres à son nom. Un dossier contenait une copie de la demande d’inscription de Mack à la Duke Law School. La réponse – favorable – était barrée d’un grand « OUI ! » enthousiaste.
Mais papa n’avait pas trouvé ce qu’il cherchait – l’agenda de Mack, qui aurait pu nous donner des indications sur les rendez-vous qu’il avait pris avant sa disparition. Des années auparavant, maman avait fait ôter les bannières de l’université que Mack avait fixées au mur et le panneau de liège couvert de photos de groupe le représentant parmi ses amis. Tous ceux qui y figuraient avaient été interrogés par la police et, plus tard, par le détective privé.
Le couvre-lit marron et beige, les coussins assortis, les rideaux et cantonnières aux fenêtres étaient toujours les mêmes, comme la moquette couleur chocolat.
Une photo de nous quatre trônait encore sur la commode. Je l’examinai, me demandant si Mack avait les tempes grisonnantes aujourd’hui. Difficile à imaginer. Il avait un visage si juvénile dix ans plus tôt. Non seulement il n’était plus un étudiant depuis longtemps, mais il était probablement un suspect en cavale dans plusieurs affaires d’enlèvement ou d’assassinat.
Il y avait deux penderies dans la pièce. J’ouvris les portes de chacune d’elles et sentis cette faible odeur de renfermé qui s’installe dans les espaces confinés.
Je sortis plusieurs vestes et pantalons de la première penderie et les déposai sur le lit. Tous ces vêtements étaient protégés par des housses de plastique et je me souvins qu’un an après la disparition de Mack, maman avait fait nettoyer toutes ses affaires chez le teinturier avant de les ranger à nouveau dans la penderie. Je me souviens aussi que papa avait dit : « Liv, donnons-les. Si Mack revient, je l’emmènerai faire des achats. Mieux vaut qu’elles servent à quelqu’un d’autre. »
Sa suggestion avait été repoussée.
Il n’y avait rien à découvrir dans ces vêtements inutiles. Je ne voulais pas les fourrer en vrac dans un grand sac-poubelle. Je n’avais pas envie qu’ils soient froissés, même s’ils étaient destinés à un organisme de charité. Je me souvins alors des deux grandes valises que Mack avait utilisées lors de notre dernier voyage en famille. Elles étaient rangées dans le débarras à côté de la cuisine.
J’allai les chercher et les ouvris toutes les deux sur le lit de la chambre. Je tâtai machinalement les poches intérieures de la première. Elles étaient vides. Je la remplis de costumes, vestes et pantalons pliés avec soin, m’arrêtant un moment sur le smoking que portait Mack sur la photo de famille prise lors de ce dernier Noël.
La deuxième valise était plus petite. Je tâtai à nouveau l’intérieur des poches. Cette fois je sentis quelque chose sous mes doigts et supposai qu’il s’agissait d’un appareil photo. C’était en réalité un petit magnétophone. Je n’avais jamais vu Mack en utiliser un. Il y avait une cassette à l’intérieur. Poussée par la curiosité, je mis l’appareil en marche.
« Qu’en pensez-vous, madame Klein ? Est-ce que je ressemble à Laurence Olivier ou à Tom Hanks ? J’enregistre vos paroles, aussi ne soyez pas trop sévère. »
J’entendis un éclat de rire féminin. « Vous ne ressemblez à aucun des deux, mais c’est bien, Mack. »
Sous le coup de la stupéfaction, j’arrêtai brusquement la machine. Les larmes me vinrent aux yeux. Mack. J’avais l’impression qu’il était là, dans la pièce, qu’il plaisantait avec moi de sa voix vive et chaleureuse.
Ses appels annuels le jour de la fête des Mères et le ressentiment que j’avais accumulé à son égard m’avaient fait oublier la vivacité, le caractère enjoué de Mack.
Je remis le magnétophone en marche.
« Très bien, je suis prêt, disait Mack. Vous m’avez dit de choisir un passage de Shakespeare ? Que pensez-vous de celui-ci ? Il s’éclaircit la voix et commença : Lorsqu’en disgrâce aux yeux du Sort et des humains… »
Sa voix était différente, rauque, sombre.
« … je me prends à pleurer mon exil, solitaire, harcelant le ciel sourd de gémissements vains 1… »
La cassette ne contenait rien d’autre. Je revins en arrière et l’écoutai à nouveau. Qu’est-ce que cela signifiait ? Mack avait-il pris ce texte au hasard ou était-ce un choix délibéré de sa part qui correspondait à son état d’esprit du moment ? De quand datait cet enregistrement ? L’avait-il fait longtemps avant sa disparition ?
Le nom d’Esther Klein faisait partie de la liste des gens que la police avait interrogés au sujet de Mack, mais elle n’avait rien dit d’important apparemment. J’avais le vague souvenir que mon père et ma mère avaient été surpris d’apprendre que Mack prenait des cours privés d’art dramatique. Je savais pourquoi il le leur avait caché. Papa avait toujours redouté de voir Mack se laisser entraîner par son goût pour le théâtre.
Puis Esther Klein avait été assassinée par un rôdeur près de son immeuble dans Amsterdam Avenue, presque un an après la disparition de Mack. Une pensée me traversa l’esprit. Mack avait peut-être enregistré d’autres cassettes à l’époque où il travaillait avec elle. Dans ce cas, qu’étaient-elles devenues après sa mort ?
Je restai plantée au milieu de la chambre, le magnétophone à la main, puis je réfléchis que j’avais un moyen de le savoir.
Le fils d’Esther Klein, Aaron, était un associé d’oncle Elliott. J’allais l’appeler.
Je fourrai le magnétophone dans mon sac et rangeai le reste des vêtements. Une fois les deux valises remplies, il ne restait plus rien ni dans les tiroirs de la commode ni dans les penderies. Maman avait laissé papa donner les manteaux d’hiver à un organisme de charité une année où il avait fait particulièrement froid.
Sur le point de boucler la deuxième valise, j’eus un instant d’hésitation puis en sortis la cravate noire de smoking que j’avais moi-même ajustée à son cou avant la séance de pose pour la photo de Noël. Je la tins entre mes mains, me rappelant lui avoir demandé de se pencher en avant parce qu’il était trop grand pour que je puisse la nouer correctement.
Comme je l’enveloppais de papier de soie et la mettais dans mon sac pour l’emporter chez moi Thompson Street, je me souvins qu’il m’avait répondu en riant : « Béni soit le lien qui unit nos cœurs. Maintenant, s’il te plaît, ne rate pas ce fichu nœud, Carolyn. »